Joan et Bette Davis

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Joan Crawford et Bette Davis : les vipères d’Hollywood

LE MONDE | • Mis à jour le | Par

Après le triomphe artistique et commercial, en 1962, de Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, de Robert Aldrich, le couple vedette du film, Bette Davis, 54 ans, et Joan Crawford, 57 ans, est devenu une formule magique, une garantie au box-office. Dont se moquent les deux actrices. Apprenant qu’elle pourrait retrouver, deux ans plus tard, en 1964, son ennemie jurée Joan Crawford, pour Chut, chut, chère Charlotte, de nouveau sous la direction de Robert Aldrich, Bette Davis lâche, en fin de non-recevoir : « Si Joan Crawford venait à prendre feu, je ne me donnerais même pas la peine de pisser dessus. »

En 1964, la rivalité entre les deux stars atteint un point de non-retour. Ce dédain mutuel reste une position assumée, revendiquée, exaltée. Leur haine devient un ballon d’oxygène pour deux des comédiennes les plus emblématiques du Hollywood de l’âge d’or des années 1930 et 1940. Le tournage heurté, fou et passionnel de Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? a lieu dans une confusion assumée entre l’antagonisme mis en valeur par le scénario – deux sœurs, l’une ancienne star de cinéma et en chaise roulante ; l’autre actrice ratée, martyrisant sa cadette, dans une maison transformée en tombeau – et leur désir mutuel d’en découdre dans la vie réelle. Au risque de piétiner ou tuer, sa partenaire, si possible devant la caméra. Cette pulsion meurtrière reste l’un des facteurs qui permet au film d’Aldrich de s’imposer, avec Sunset Boulevard (1950) – Boulevard du crépuscule en France –, de Billy Wilder, comme le plus génial et le plus troublant jamais réalisé sur Hollywood. Une œuvre d’art donc, façonnée avec le sang et les larmes de ses vedettes.

Joan Crawford, en 1937.

Joan Crawford, en 1937.

Difficile d’imaginer deux comédiennes plus opposées que Joan Crawford et Bette Davis. Star ultime, Joan Crawford est devenue, à sa manière, l’auteur de ses films, qui mettent en scène sa propre ascension sociale, ses frustrations de femme arrivée, en phase avec l’Amérique de la crise économique puis de la seconde guerre mondiale. Sa beauté, sa classe naturelle et sa sexualité agressive à l’écran reflètent, avec un étonnant naturel, la femme qu’elle est dans la vie. « Je l’admire, expliquera plus tard Bette Davis. Pourtant, je me sens mal à l’aise en sa compagnie. Elle représente à mes yeux la star de cinéma par excellence. J’ai toujours senti que la plus grande réussite de Joan Crawford a été d’être Joan Crawford. » Crawford a modelé son physique hors normes. Ses fameux sourcils noirs épais font dire à Bette Davis qu’ils ressemblent à des « chenilles venues d’un pays africain de merde », sa bouche interminable, et ses robes ou chemises aux épaulettes carrées imposent son style dans Le Roman de Mildred Pierce (1945), de Michael Curtiz, et Johnny Guitare (1954), de Nicholas Ray.

« Douée pour jouer des salopes »

Bette Davis lutte en revanche contre son physique atypique. Comme si, complexée par ses yeux globuleux, qu’elle tente de faire oublier, saturant ses lèvres de rouge, elle trouvait une compensation ultime en s’appuyant sur son talent d’actrice hors du commun. Joan Crawford cerne, à sa manière, le cas Bette Davis : « J’ai toujours trouvé Mme Davis de mauvaise foi sur la question de son maquillage au cinéma. Elle appelle cela de l’art. D’autres pourraient parler de camouflage – un alibi pour masquer son absence de véritable beauté. » Bette Davis bâtit sa carrière à la manière d’un Meccano, choisissant soigneusement ses films et ses metteurs en scène, retravaillant les scénarios, traçant son chemin dans le système des studios, à la Warner en particulier, à sa grande époque, où signer un contrat d’exclusivité de plusieurs années signifie renoncer à cette liberté. Elle résume, avec son brillant franc-parler, la dichotomie entre elle et Crawford : « Pourquoi suis-je si douée pour jouer des salopes ? Car je n’en suis pas une. Peut-être est-ce pourquoi Joan Crawford incarne si souvent des dames. »

L’un des premiers rôles marquants de Davis, avec L’Emprise (1934), de John Cromwell – où elle lâche à son partenaire à l’écran, Leslie Howard, l’une de ses répliques à la tonalité impitoyable qu’elle réclame à ses scénaristes : « Après t’avoir embrassé, j’ai dû m’essuyer la bouche… m’essuyer la bouche ! » –, est celui d’une actrice alcoolique et sans succès, se retrouvant entre les bras d’un architecte incarné par Franchot Tone dans L’Intruse (1935), d’Alfred E. Green. Davis a un coup de foudre pour son partenaire, mais le voit partir avec Joan Crawford. « Il en était tombé fou amoureux. Ils se retrouvaient tous les jours à déjeuner, et lui retournait sur le plateau, le visage couvert de rouge à lèvres. Son rouge à lèvres », explique, dépitée, l’actrice.

Bette Davis, dans les années 1940.

Bette Davis, dans les années 1940.

L’humiliation se poursuit pour Bette Davis lorsqu’elle vient chercher, l’année suivante, le premier de ses deux Oscars. Surprise de recevoir la récompense, elle porte une ridicule robe marinière. Quand elle se lève, Franchot Tone l’imite pour l’embrasser et la féliciter. Joan Crawford reste assise et lâche froidement : « Chère Bette ! Quel magnifique accoutrement ! »

Joan Crawford reste une séductrice hors pair, connue pour ses conquêtes, masculines et féminines. Parmi elles, Greta Garbo, Marlene Dietrich et Barbara Stanwyck. Bette Davis adopte un comportement plus conventionnel : « La sortie du placard pour les homosexuels ? Je suis contre, il n’y a rien à ramasser pour moi là-dedans. » A la suite de l’affaire Franchot Tone, Bette Davis se lance dans un florilège de considérations sur Joan Crawford. Vivre sa vie, mener sa carrière ne lui suffisent plus. L’actrice cherche le mot qui tue. Un, parmi tant d’autres, toujours brillants : « Joan Crawford a couché avec toutes les stars de la MGM, masculines et féminines, à l’exception du chien Lassie. »

« Quand il gèlera en enfer »

Au début des années 1960, la carrière des deux comédiennes semble derrière elles. Atteintes par la limite d’âge. Dépassées par la génération d’acteurs issue de l’Actor’s Studio. Joan Crawford contacte alors Robert Aldrich, sous la direction duquel elle avait tourné Feuilles d’automne (1956), pour lui proposer d’adapter un roman d’Henry Farrell, Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, devenu un modeste succès de libraire. Le livre se situe à la limite de la folie, avec la mort en toile de fond, et deux sœurs, recluses dans leur maison à Los Angeles, hantées par un souvenir d’enfance. Crawford, comme Aldrich, pense que Bette Davis constituerait son alter ego idéal. Le réalisateur a tourné avec elle En quatrième vitesse (1955), le film noir ultime de l’après-guerre, y exprimant sa vision apocalyptique du monde. Aldrich veut s’atteler à un autre désastre, en huis clos cette fois, mettant aux prises deux sœurs devenues, par leur monstruosité, jumelles.

Ce souhait reste, un temps, impossible. A la question de la journaliste Hedda Hopper « Envisageriez-vous, un jour, de jouer avec Joan Crawford ? », Bette Davis répond sans ambages : « Quand il gèlera en enfer ! » Mais l’actrice se rend à la raison. Le projet Baby Jane est trop excitant. Robert Aldrich trop talentueux. La perspective de sadiser Joan Crawford à l’écran trop exaltante. A elle, le rôle du bourreau, avec les oripeaux qui l’accompagnent : la colère, le vieillissement ridicule, la cruauté, la violence paroxystique. A sa rivale, le statut de victime, l’hypocrisie et la violence rentrée.

Sur le plateau, Joan Crawford est surprise de voir ses lignes de dialogues largement taillées, voire réduites à néant. Un travail de réécriture supervisée par Bette Davis. Veuve de l’ex-patron de Pepsi Cola, Alfred Steele, Joan Crawford fait installer un distributeur de boissons sur le plateau. Davis reprend l’initiative à son compte, mais avec des bouteilles de Coca-Cola, obtenant de l’équipe du film de tenir, si possible, la fameuse bouteille à la main, à chaque fois qu’elle est photographiée pour la promotion du film. « La putain de bouteille de Pepsi de cette salope, explique Bette Davis, est à moitié remplie de vodka. Comment ose-t-elle me sortir cette haleine de chacal dans un film avec moi ? Je vais la tuer ! »

La mise à mort est programmée. Dans une scène où Davis doit taper sur sa partenaire à coups de pied, celle-ci frappe si fort qu’elle lui ouvre le crâne, nécessitant la pose de plusieurs points de suture. La vedette de Eve, de Mankiewicz, estimera qu’il s’agissait du plus beau moment de sa vie. Joan Crawford remet les compteurs à zéro dans une scène où sa partenaire doit la traîner dans les escaliers. L’actrice de Johnny Guitare met une ceinture d’haltérophile bardée de pierres sous sa robe afin de rendre son poids insupportable, au point de provoquer d’insoutenables douleurs dorsales chez Davis.

« On ne doit pas dire du mal des morts, seulement du bien. Joan Crawford est décédée. C’est bien »

Lorsque Bette Davis est nommée à l’Oscar de la meilleure actrice pour son rôle, Joan Crawford, écartée de cette récompense, fait le tour des votants pour les persuader de ne pas mettre un bulletin en faveur de sa partenaire. Le soir de la cérémonie, elle parvient à convaincre deux des nommées pour cette distinction, absentes pour raisons de tournage, de la laisser monter sur scène pour accepter la récompense en leur nom, avec l’espoir de créer une confusion dans l’esprit du public. Lorsque le nom d’Anne Bancroft est annoncé, pour Miracle en Alabama (1962), d’Arthur Penn, Crawford récolte, sur scène, la statuette devant le regard médusé de Bette Davis.

Jusqu’à sa mort en 1989, Bette Davis reste encore à la recherche de la saillie susceptible d’anéantir sa rivale. Elle a accueilli son décès, en 1977, comme une libération. « On ne doit pas dire de mal des morts, seulement du bien. Joan Crawford est décédée. C’est bien. » Une fois celle-ci enterrée, la poursuivre dans l’au-delà devient un nouvel objectif pour Bette Davis. En 1987, sur le plateau de son avant-dernier film, Les Baleines du mois d’août, elle affiche encore son mépris pour la défunte, devant le regard agacé de son metteur en scène, le Britannique Lindsay Anderson. Bette Davis, rouge de colère et hirsute, tape alors du poing pour lâcher une ultime épitaphe : « Le fait qu’elle soit morte depuis longtemps ne signifie pas qu’elle ait, en quoi que ce soit, changé. »

 

Par Samuel Blumenfeld

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